12.09.2008
Devenez un homme d'action

6h45 et le réveil sonne. Voilà l’heure pour Pierre de se lever (pas spécialement alerte à cette heure du jour, comme tout le monde) et d’aller mécaniquement dans la cuisine se préparer quelques tartines. Vites avalées, viennent 45 min d’exercices physiques pour se dérouiller et garder la forme avant d’aller affronter sa journée. Le tout avec en fond sonore le bulletin de réinformation de Radio courtoisie. Une dernière série avant d’aller se doucher en pensant aux tours qu’il va pouvoir jouer à tous dans la journée.
Depuis quelques mois, il était devenu minutieux et méthodique. C’est à la lecture de Fight Club que lui était venu l’idée. Il participerait à sa manière au projet Chaos et reprendrait le contrôle de sa vie. Il voulait se sentir vivre, prendre des coups et en donner, ne plus subir.
Sorti de l’immeuble, il enfile ses écouteurs pour écouter le dernier album d’Insurrection qu’il vient de recevoir (il commande régulièrement puis refile ses achats aux ados de sa famille en espérant les éloigner un peu plus chaque fois de la soupe MTV) avant d’aller rejoindre dans les transports le troupeau des travailleurs. Il poste au passage deux enveloppes T remplies de tracts trouvés sur le net. Un petit détour par la librairie la plus proche juste avant de s’engouffrer dans le métro. Juste le temps de s’acheter de quoi lire durant le trajet et de remettre bien en évidence sur les étagères le Choc du mois, la Nouvelle Revue d’Histoire, Eléments etc… D’un œil désormais expert, il regarde la quantité restante et calcule combien ont été vendus. A la vue des derniers exemplaires, Il se dit qu’il a peut être contribué à un ou deux achats compulsifs. Cette idée le satisfait.
La rame entre dans la station et les portes du wagon s’ouvrent face à lui, Pierre a oublié négligemment sur le siège du quai un numéro d’ID en croisant les doigts pour qu’il tombe entre les mains d’un curieux. Serré dans la rame comme chaque matin, il aime à lire sa revue bien mise en évidence en observant les réactions d’approbation ou non des curieux lisant par-dessus son épaule.
Arrivé au boulot, il dépouille immédiatement ses mails. Comme chaque jour, il reçoit un mail groupé d’un de ses amis. Encore un powerpoint avec une blague stupide. Pourrir pour pourrir, Il fait un "reply to all" en leur envoyant une dépêche polémique. Comme souvent, il observe non sans un grand plaisir certains de ses amis réagir d’une façon qu’il n’aurait pas imaginé il y a quelques temps. Il sait que lentement mais sûrement il contribue modestement à faire avancer les esprits. Il s’en satisfait là aussi car il n’y a pas de petits plaisirs.
Une fois le quotidien et sa "To do list" matinale achevée, c’est l’heure d’aller prendre un café avec quelques collègues. Si l’occasion se présente, c’est lui qui lance la discussion du jour en demandant à ses collègues si ils ont entendu parler de quelque histoire surprenante. Il sait qu’il n’a pas besoin de nourrir la discussion, il laisse ses collègues discuter de la chose et les observent avec philosophie. Le simple fait d’imposer son thème et de jouer le rôle d’un virus, se dit-il, ne pourra que les faire se rapprocher à la longue de ses conclusions.
Avant d’aller déjeuner avec quelques collègues, il profite de quelques minutes de répit pour transmettre à la nénette de la RH, le CV qui lui a été transmis grâce à son réseau d’amis et d’anciens.
Pour le déjeuner, il aime profiter du beau temps et se prélasser en allant se faire une terrasse. Il n’hésite pas à aller un peu plus loin pour retrouver l’ambiance d’une brasserie française plutôt que l’odeur acre d’un kebab et l’atmosphère déshumanisée d’un fast-food.
L’après-midi s’écoule. Il consulte quelques sites militants pour se tenir informé. A peine le temps de faire quelques tirages au boulot pour aider un ami qui édite un fanzine puis pour photocopier quelques tracts trouvés sur des sites et qu’il mettra dans les boites aux lettres le long de son chemin le soir venu. Il en a aussi profité pour prendre quelques timbres qu’il donnera à un militant qui habite à deux pas de chez lui.
Passé 19h, Pierre part du boulot et part rejoindre quelques vieux amis autour d’un verre. Retour dans la fosse du métro, un livre dans la poche. Levant la tête vers le quai, il réfléchit et note sur son Moleskine l’angle qu’il utilisera pour rédiger une fiche de lecture à destination de différents sites et de ses amis.
En sortant du métro, il repère des affiches nouvellement collées sur un mur. Honteusement, il s’entend même dire à tue-tête qu’ici "on" tient le quartier. Alors il prend son appareil photo numérique et capte le tout. Il l’enverra au site du groupe militant, avec un petit message de félicitations au passage. Il lui arrive aussi parfois de prendre des photos de quelques manifestations originales dont il croise le parcours ou d’un évènement notable. Finalement il ne peut pas être plus bête qu’un journaliste, et que trop longtemps floué par eux, c’est à son tour maintenant de jouer au tintin reporter dès que l’occasion s’en présente.
Retrouvailles après une journée de travail, on décompresse autour d’un verre, on rit, on se remémore des souvenirs et on s’en imagine de nouveaux. Il paye une tournée puis deux, le serveur lui rend la monnaie. Cette petite monnaie, Pierre la met de coté depuis des mois déjà, il la range chaque soir dans une tirelire prévue à cet effet et qu’il vide une fois pleine pour faire un don à une association qu’il juge utile. C’est "L’impôt révolutionnaire" dit-il à ses amis, mais imposé à soi-même. On a bien dîné et bien bu mais il faut déjà rentrer. Embrassades et poignées de main, on se retrouvera bien assez tôt.
Pierre veut profiter du temps doux et se décide à rentrer à pied. Avec les autocollants qu’il a mis dans la poche intérieure de sa veste, il en profitera pour coller le long de son chemin afin de passer le temps. Lorsque le temps ne s’y prête pas, il profite du métro pour barbouiller au poska les publicités de slogans divers. "Le Kosovo c’est la Serbie" avait-il écrit à plusieurs reprises la semaine dernière.
La journée se termine, il ôte ses vêtements, se glisse sous les draps, et se dit que finalement ; tout bien réfléchi ; il était temps d’arrêter les grands discours et de s’engager. De militer. Ce soir là, Il était devenu un homme d’action.
Source: JIParis
19:11 Publié dans Vie militante | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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